jeudi 3 juillet 2008

L'affaire gouguenheim[8] : défense contre un procès stalinien /témoignage de l'accusé

Entretien de Sylvain Gouguenheim avec le magazine Lire

Dans Aristote au Mont-Saint-Michel, l'historien remet en cause l'idée selon laquelle le Moyen Age renoua avec la pensée grecque grâce à l'Islam. Son essai a suscité de vives critiques. Il y répond.


Où en êtes-vous de votre situation personnelle?

Sylvain Gouguenheim. La situation est difficile lorsqu'on se trouve être l'objet d'une médiatisation qu'on n'a pas cherchée. Médiatisation parfois élogieuse mais aussi excessivement négative puisque, comme vous le savez, elle a pris la forme de pétitions hostiles, ad hominem, ce qui ne me paraît pas relever du mode normal de la discussion scientifique. Il y a des choses plus faciles à vivre. Mon avenir professionnel prend la forme d'un point d'interrogation. Mon directeur a réuni un comité d'experts pour évaluer le contenu scientifique de mon livre. A la lumière de son rapport, il déterminera ce qu'il convient de faire. Heureusement que l'on se découvre, dans cette adversité, autant d'amis que d'ennemis. Donc, ça équilibre.



Quel est votre grade dans l'Université?

S.G. Je suis agrégé d'histoire. J'ai été dix ans professeur en collège et en lycée, puis je suis devenu maître de conférences à l'université de Paris-I durant onze ans, avant d'être élu comme professeur des universités à l'ENS-LSH de Lyon, il y a quatre ans.
Vous n'êtes pas normalien. Cela vous pose-t-il des problèmes? S.G. Je ne suis pas normalien, en effet, ce qui est assez rare dans le corps professoral d'une grande école. Sans doute aux yeux de certains n'ai-je pas de légitimité à être où je suis; mais j'ai aussi au sein de cette école le soutien de plusieurs collègues, particulièrement appréciable en ce moment, ainsi que de nombreux étudiants.


Que vous inspire la liste de ceux qui ont signé la pétition contre vous? S.G. Vu la vitesse à laquelle les deux pétitions ont été diffusées et les signatures recueillies, je ne suis pas sûr que tous les signataires aient eu le temps de lire le livre. Certains se le sont même procuré après coup auprès de mon éditeur! Par ailleurs, la grande majorité des pétitionnaires ne peuvent pas prétendre être spécialistes du sujet, ni même du Moyen Age.


Comment expliquez-vous cette sorte de coalition hostile?

S.G. Le livre remet en cause une vulgate. Dés qu'on parle de l'identité de l'Europe ou de l'Islam, même au Moyen Age, et qu'on exprime des remarques non conformes à l'air du temps, on s'expose à la polémique. Cela, c'est un élément d'ordre idéologique. Il y a, ensuite, les éléments personnels dont nous avons parlé. Et puis il y a, sans doute, des phénomènes d'enjeu de pouvoir qui n'épargnent pas les mondes académiques. Il n'a échappé à personne qu'en attaquant mon livre, on attaquait dans le même mouvement la directrice de la collection du Seuil où il est publié. Il faut savoir que pour certains historiens le fait que la prestigieuse collection de L'Univers historique soit dirigée par une philosophe est jugé insupportable (à une époque où l'on fait l'éloge de l'interdisciplinarité...). Ceux-là oublient qu'être éditrice, c'est un métier! Ajoutez-y le ressentiment qui peut naître d'un manuscrit refusé et vous avez les ingrédients ordinaires du règlement de comptes.



Si l'on aborde le fond de votre ouvrage, Aristote au Mont-Saint-Michel, peut-on dire que vous soutenez les deux thèses suivantes: premièrement, la transmission du savoir grec en Occident ne doit rien ou peu à l'Islam et, deuxièmement, l'Islam des Lumières est largement un mythe?

S.G. Sur la première thèse, je serai nuancé. D'abord, je précise que je m'adresse au grand public et non à des spécialistes car ce sont des éléments connus que je produis. Ensuite, l'idée répandue qu'entre le VIIIe et le XIIe siècle les Occidentaux n'avaient guère connaissance du savoir grec et qu'ils n'y ont eu accès que par un unique canal de transmission, l' «intermédiaire arabe», cette idée mérite d'être amendée. Sans rien inventer - car encore une fois je m'appuie sur de nombreux travaux -, je fais valoir que la filière directe de traduction des textes du savoir grec (philosophie, mathématique, physique) a été plus précoce qu'on ne le dit. En sous-évaluant cette filière directe, on surévalue l'autre et mon propos est de rééquilibrer les choses, non de promouvoir un «choc des civilisations»!



Quelqu'un comme Rémi Brague ne dit pas autre chose. J'ai noté dans son Au moyen du Moyen Age cette formule: «La Renaissance intellectuelle européenne est antérieure aux traductions de l'arabe. Celles-ci n'en sont pas la cause mais l'effet.»

S.G. En effet, la chronologie est importante. Les traductions d'Antioche ou du Mont-Saint-Michel sont réalisées avant celles de Tolède. Vu de loin, il est vrai que c'est, en gros, la même période. Mais il y a environ cinquante ans d'écart: c'est bien «avant» et non pas «après». Plus largement, et même si, comme historien, je dois me garder des métaphores, je suis sensible à cette idée de Rémi Brague selon laquelle les Européens auraient eu «soif» de retrouver la Grèce.



Vous avez lu Rémi Brague mais aussi... René Marchand, ce dont vos accusateurs vous font grief. Vous conviendrez qu'avec ces deux auteurs on ne se situe pas au même niveau d'exigence intellectuelle. Pourquoi des références si disparates?

S.G. D'abord, la référence à René Marchand c'est «une» référence sur... deux cent soixante-quinze. On me l'a en effet reprochée et je m'en suis expliqué. J'ai rencontré René Marchand car ses compétences en philologie arabe m'avaient intéressé. Nous avons eu des échanges sur des questions de traduction. J'ai tiré de son livre Mahomet, contre-enquête une phrase qui rappelait les travaux sur l'hagiographie médiévale auxquels j'avais collaboré, et qui me paraissait scientifiquement pertinente.



Au fond, vous estimez que l'Islam est moins lumineux qu'on ne le dit, tandis que le Moyen Age occidental serait moins obscur qu'on ne le croit. S.G. Il faut cesser de mépriser le Moyen Age, en effet. Ce qui me gêne dans l'expression «Islam des Lumières», c'est que, pour le grand public du moins, elle fait penser aux Lumières du XVIIIe siècle. Or, cette analogie est anachronique. Car, s'il y a indiscutablement des sciences arabes et si le savoir grec traduit dans le monde islamique prend toute sa part dans leur éclosion, on ne trouve pas, jusqu'à plus ample informé, dans la pensée médiévale arabo-musulmane de critique rationaliste, voire athée de la religion, qui est un signe distinctif des Lumières et qui se formulera d'ailleurs six siècles plus tard.



Une des figures de cette mythologie de l' «Islam des Lumières» est la fameuse «Maison de la Sagesse», aux IXe et Xe siècles, où, si l'on en croit certains auteurs contemporains dont Mohammed Arkoun que vous citez, les trois religions monothéistes auraient su cohabiter dans une harmonie exemplaire.

S.G. C'est une idée à laquelle j'ai longtemps cru. Je l'ai même enseignée. Au sujet de cette fameuse «Maison de la Sagesse», on trouve deux thèses contradictoires. Pour certains, les califes de Bagdad auraient réuni des lettrés des trois religions dans un esprit de dialogue religieux et de recherche scientifique. Pour d'autres, c'est une fiction: ce qui était discuté dans cette Maison, c'était la grande affaire de l'Islam en cette période, celle ouverte avec le mutazilisme qui soutenait que le Coran n'était pas «incréé». C'était une querelle théologique spécifique à l'Islam à laquelle les autres religions n'ont pris aucune part.



Pourquoi est-ce si important du point de vue de l'histoire des civilisations de pouvoir accéder aux oeuvres d'Aristote?

S.G. Ce fut, momentanément, important pour la réflexion métaphysique et scientifique. Comprenons-nous bien: j'en fais un critère de distinction, non de supériorité. L'Inde ou la Chine n'ont jamais été hellénisées et nul n'envisage de contester leur grandeur. Par ailleurs, je dis dans ma conclusion que, heureusement, nous n'en sommes pas restés à Aristote. Il n'y aurait pas eu de sciences modernes si on n'en était pas sorti. Donc la question de la traduction en latin d'Aristote est celle, toute simple, des conditions d'accès au savoir grec jusqu'au XIIe siècle. Ni plus ni moins.


Pourquoi diable évoquez-vous en annexe de votre livre la personne de Sigrid Hunke dont les premiers travaux se placent sous le signe du national-socialisme et qui, après guerre, va se faire une spécialité d'apologiste de l'Islam?

S.G. Je n'ai jamais dit que Sigrid Hunke était un auteur considéré comme sérieux par les islamologues et je ne confonds pas ses élucubrations avec leurs travaux. Je voulais simplement attirer l'attention sur le fait que son livre, toujours réédité, est abondamment cité dans des ouvrages de vulgarisation, et qu'on a là un spécimen de littérature antichrétienne dont les musulmans raisonnables et éclairés se passeraient bien.


Qu'en est-il de votre présence sur le site Internet Occidentalis classé à l'extrême droite?

S.G. J'ai eu, au cours de l'écriture de mon livre, l'occasion d'en transmettre des éléments à plusieurs correspondants. L'un d'entre eux les a-t-il communiqués à d'autres personnes qui, elles, les auraient adressés au site en question? Je n'en sais rien. Quant à moi, il est évident que je n'avais aucun intérêt à faire ça. Quand on m'a appris la présence sur ce site de textes qui m'étaient attribués, j'ai pris conseil sur le parti à adopter. J'ai finalement choisi de demander au directeur du site de les enlever, ce qu'il a fait. Mes adversaires ont alors vu dans cette opération la marque d'une complicité! Vous voyez, ma situation est simple: présent sur le site, je suis coupable; absent, je suis de mèche!



Que répondez-vous à ceux qui mettent en cause votre compétence?

S.G. Que nous sommes dans un pays libre, et que j'ai le droit de faire un livre de vulgarisation. Je suis spécialiste du Moyen Age. Certes, ma spécialité c'est l'histoire du christianisme, des ordres militaires, et non l'Islam abbasside ou la philosophie. Mais j'ai travaillé sur les XIe et XIIe siècles, fait des cours sur la renaissance carolingienne, publié un livre sur l'an mil et un autre sur une abbesse savante du XIIe siècle. Cette période ne m'est pas étrangère. Bref, même si je ne suis pas un spécialiste du sujet au sens académique, j'en ai une connaissance suffisante pour proposer à la discussion des idées. Voyez-vous, cette question de la compétence est assez plastique. Par exemple, je n'ai rien publié sur Byzance mais, depuis deux ans, à Normale sup' Lyon, j'ai fait un cours d'agrégation sur «Byzance, économie et société, VIIIe-XIe siècle», et personne ne s'en est ému. Ainsi, cela arrange des gens que je fasse des cours sur un sujet auquel je ne «connais rien», mais cela gêne quand je fais un livre sur un sujet qui relève partiellement de ma «spécialité». La leçon est qu'il est périlleux de commettre un essai dans un domaine où les passions font bon ménage avec la science



vendredi 13 juin 2008

L'affaire gouguenheim[7] : défense contre un procès stalinien /témoignage de l'accusé


Que devons-nous aux philosophes arabes ?
Propos recueillis par, Ceaux Pascal, Christian Makarian, mis à jour le 12/06/2008 - publié le 12/06/2008

Dans un livre critiqué, l'historien Sylvain Gouguenheim minimise l'influence du grand penseur musulman Averroès sur l'Europe chrétienne médiévale. Il s'explique et répond à ceux qui le taxent d'« islamophobie ».

La polémique éclate au mois d'avril. Le Monde mentionne favorablement le livre de Sylvain Gouguenheim intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil). L'auteur, professeur d'histoire à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon, y développe l'idée que l'héritage grec a été transmis à l'Europe chrétienne médiévale directement aux xie et xiie siècles, et non par l'intermédiaire des philosophes arabes, notamment Averroès, grand commentateur d'Aristote.
Ce point de vue, à contre-courant de la recherche contemporaine, fait aussitôt scandale. Un collectif international de 56 philosophes et historiens publie dans Libération une pétition qui dénonce une « démarche » qui « n'a rien de scientifique » et « relève d'un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables ». Spécialiste reconnu de la philosophie au Moyen Age, Alain de Libera ironise dans Télérama sur une hypothèse qu'il relie à l'« islamophobie ordinaire ». Il est aussi reproché à Gouguenheim d'avoir cité dans ses remerciements un auteur d'extrême droite. A la demande d'enseignants de l'école, un conseil scientifique de l'ENS Lyon est chargé d'évaluer l'ouvrage et d'en discuter avec l'auteur, le 19 juin.
En attendant, Sylvain Gouguenheim a interrompu son enseignement. Il vient de recevoir l'appui d'historiens polonais de l'université Copernic de Torun, qui font référence à la censure des recherches à l'époque soviétique. « Est-ce que l'historiographie française se dirige vers ces pratiques ? » s'inquiètent-ils.




Vous n'êtes pas un spécialiste d'Aristote, mais des chevaliers Teutoniques. Comment vous est venue l'idée de ce livre ?
Elle m'est venue à l'occasion d'un cours, il y a cinq ou six ans, sur les échanges culturels en Méditerranée aux xie et xiie siècles. J'étais alors totalement convaincu par la thèse que je critique aujourd'hui. J'adhérais à l'idée que le Moyen Age occidental avait redécouvert Aristote et le savoir grec par la traduction des textes arabes en latin grâce à la filière espagnole, notamment à Tolède dans la seconde moitié du xiie siècle. En voulant améliorer ce cours, et en marge de mes recherches, je tombe sur l'article d'un historien italien consacré à Jacques de Venise. Pour moi, c'est une découverte. Il fait état d'une série de traductions directes du grec au latin par Jacques de Venise et d'autres auteurs anonymes, au Mont-Saint-Michel et dans la France du Nord. A ces travaux s'ajoutaient les premiers commentaires de l'oeuvre même d'Aristote, du moins de textes qu'on ne connaissait plus en Occident, la Physique, la Métaphysique ou De l'âme. J'étais surpris de ne pas retrouver ces faits dans la plupart des manuels de base.


Vos détracteurs affirment qu'il n'y a aucune preuve de la présence de Jacques de Venise au Mont-Saint-Michel...
L'historien italien auquel j'ai fait référence n'est pas catégorique. Il y a quand même un indice dans la chronique du Mont-Saint-Michel rédigée par l'abbé du Mont Robert de Thorigny. Vers 1150, il rajoute en marge de son récit une phrase évoquant le travail de traduction d'Aristote par Jacques de Venise vers 1127. Ce n'est pas une preuve absolue de sa présence, d'autant moins qu'on connaît mal sa vie. Mais cette note interdit de dire qu'il n'y a jamais mis les pieds. Indiscutable, en revanche, est la circulation de nombreuses copies de Jacques de Venise parmi les cercles savants au xiie siècle.


Votre démarche vise-t-elle principalement le philosophe arabe Averroès, présenté comme le passeur d'Aristote vers l'Occident ?
Non. Je ne sous-estime pas l'influence d'Averroès, en particulier au xiiie siècle. Je dis simplement qu'il y a un rééquilibrage à opérer. Je me suis appuyé sur les meilleurs spécialistes de l'Islam. Et j'ai eu le sentiment d'une grande différence entre les articles des savants et les manuels scolaires. Ce qu'on diffuse dans le public est tronqué : on parle de l'intermédiaire arabe, pas de la « filière grecque ». J'ai donc conçu le projet d'un gros article. Il y a trois ans, j'en ai discuté avec un éditeur qui m'a encouragé à publier un livre en ce sens. Cela n'a pas eu de suite. Puis, il y a deux ans, j'ai été contacté par une éditrice du Seuil pour un ouvrage sur les croisades. De fil en aiguille, nous en sommes venus à parler de mon projet sur Aristote. Elle l'a lu, et elle m'a dit d'accord.


Votre livre remet en question la figure d'un Averroès qui serait un pont entre l'Islam et l'Occident, au profit d'une version plus conflictuelle de la pensée du philosophe arabe. Est-ce que ce n'est pas cela qui choque ?
Sans doute, bien que je ne sois pas le premier à l'écrire ! Je dis une chose simple : il faut voir les hommes du Moyen Age tels qu'ils étaient vraiment. Averroès est un grand génie du Moyen Age, mais il ne faut pas en faire un homme du xxe siècle. Je pense la même chose de saint Thomas ou de Maimonide. Ne les transformons pas en « agnostiques » ou en « tolérants », notions anachroniques. Je ne suis pas pour autant un partisan de Samuel Huntington et de sa théorie du « Choc des civilisations ». On m'a reproché de prendre l'hellénisation comme un critère de supériorité. Ce n'est pas le cas. J'adore le Japon ou la Chine, qui n'ont rien de grec ! L'hellénisation est un critère de distinction. Je ne suis pas contre les ponts entre les civilisations. Mais on ne les construira pas en s'appuyant sur un Moyen Age de fiction. A cette époque, l'idée de dialogue des civilisations n'existait pas.

N'accréditez-vous pas l'opposition d'un bon usage occidental des Grecs et d'une absence d'usage des mêmes en Islam ?
L'Europe et l'Islam du Moyen Age ont filtré, choisi ce qu'ils voulaient reprendre des Grecs. Il est nécessaire, en outre, de distinguer l'islam comme religion ou comme civilisation. L'héritage grec est repris dans la dernière acception : les philosophes musulmans connaissent Aristote, mais aussi Plotin ou Euclide, le mathématicien. Mais les théologiens ne semblent pas avoir suivi le même chemin.

Comment expliquez-vous l'ampleur de la polémique provoquée par votre livre ?
J'ai mis en cause, sans violence, une doxa. J'ai aussi dérangé ce qu'on appelle le mandarinat. Pour les spécialistes, je ne suis pas habilité à m'exprimer sur le sujet. Je ne serais pas compétent car je suis sorti de mon domaine habituel. Ce n'est pas accepté. On ne me le pardonne pas. J'ai seulement voulu m'adresser au grand public. Ce que je regrette, c'est qu'à un livre qui peut être discuté on répond par des pétitions et le lynchage médiatique.


vendredi 16 mai 2008

L'affaire gouguenheim[6] : Défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien


Il peut arriver que l'acharnement des inquisiteurs tournent au ridicule. Ainsi, dans leur article-réquisitoire"Une démonstration suspecte" publié dans Le Monde, Mr Gabriel Martinez-Gros, Professeur d'histoire médiévale à l'université Paris-VIII et
Julien Loiseau, Maître de conférences en histoire médiévale à l'université Montpellier-III


reproche à Mr Gougenheim une mauvaise définition des concepts :




"Dans sa démystification de l'hellénisation de l'islam, Sylvain Gouguenheim confond "musulman" et "islamique", ce qui relève de la religion et ce qui relève de la civilisation. Les chrétiens d'Orient ne sont certes pas musulmans, mais ils sont islamiques, en ce qu'ils sont partie prenante de la société de l'islam et étroitement intégrés au fonctionnement de l'Etat."[1]




Il est intéressant de noter que nos auteurs viennent d'inventer un nouveau concept : les chrétiens d'orient islamiques. On notera d'ailleurs qu'il utilise sciemment le terme islam et non pas Islam comme critère d'appartenance. On peut logiquement penser qu'ils existent des Juifs islamiques et que nos deux auteurs pensent symétriquement qu'il a existé des musulmans chrétiens[ex : Sicile, Espagne etc,] ou des Juifs chrétiens.

Or, le biais idéologique de la phrase de nos inquisiteurs est justement dénoncé avec force par Sylvain Gouguenheim.[2]En effet, celui-ci écrit :


"Une autre approximation consiste à faire du monde islamique un bloc homogène, à confondre en particulier arabité et islamisme, attribuant à l'Islam, civilisation fondée sur une religion, ce qui relève de la culture de langue arabe. Or l'univers arabe ne peut être réduit à une seule foi, pas plus de nos jours qu'au Moyen Age. A cet égard, les données démographiques sont importantes : les arabes chrétiens et les chrétiens arabisés du fait de la conquête musulmane constituaient encore près de la moitié de la population des pays d'Islam aux alentours de l'an mil". [3]







[2] Le procédé utilisé par nos deux universitaires est complété par d'autres procédés. Par exemple, le fait d'arabiser ethniquement de simples locuteurs de langue arabe cf. Ahmed Djebbar ou établir l'équation grossière arabe= musulman cf la chronique d'Anaïs Kien dans l'émission La Fabrique de l'Histoire diffusé sur France Culture le 25/04 . J'analyserai cette technique dans un prochain post.


[3]Sylvain Gouguenheim "Aristote au Mont Saint Michel" Seuil, 2008 pp.15-16








jeudi 15 mai 2008

L'affaire gougenheim [5] : défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien


Dans un procès stalinien, l'insulte est une arme redoutable. Evidemment, elle doit être utilisée sans aucune justification lorsqu'elle porte sur une question historique. Mr Thierry Leclère classe le livre de Mr Gougenheim dans la catégorie pamphlet et juge qu'il reprend des inepties-notamment celle-de Mr Brague.

Ainsi, Mr Thierry Leclerc affirme :



Les exemples pullulent. En revanche qu’un médiéviste reconnu comme Sylvain Gouguenheim, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, se laisse aller au pamphlet et reprenne des inepties comme « La curiosité envers l’autre est une attitude typiquement européenne, rare hors d’Europe, et exceptionnelle en Islam » (citation empruntée à l’universitaire Rémi Brague, p. 167)[1]



Or Mr Thierry Leclère oublie de mentionner deux informations. D'une part, cette citation est nuancée par la suite du texte de Mr Gougenheim. On lit donc au début du chapitre du livre :


"« La curiosité envers l’autre est une attitude typiquement européenne, rare hors d’Europe, et exceptionnelle en Islam » Propos rude mais exact. On peut l'atténuer en rappelant les noms de Masudi (mort en 956)-l'auteur des Prairies d'or, dont les deux cinquièmes sont consacrés aux peuples non musulmans-ou d'Al-Biruni, seul auteur musulman à s'être intéressé au monde hindou."[2]



D'autre part, Mr Thierry Leclère oublie ou ne sait probablement pas que la citation de Mr Brague-reprise dans le livre de Mr Gougenheim- s'appuie sur les travaux de l'islamologue Bernard Lewis publiés dans son livre Comment l'islam a découvert l'Europe. Celui-ci écrit notamment en conclusion sur cette question:"La vieille attitude de mépris et d'indifférence se transforme, du moins chez certains éléments de l'élite dirigeante. Enfin, les musulmans se tournent vers l'Europe, sinon avec admiration, du moins avec respect et peut-être même crainte. Ils lui font le suprême hommage de l'imiter. Une nouvelle phase de cette découverte commence ; elle se poursuivra presque jusqu'à notre époque."[3]



Sans aller jusqu'à se donner la peine de lire cet ouvrage, Mr Thierry Leclère pourrait peut-être s'interroger sur les raisons de la naissance de l'ethnologie en Occident et pas ailleurs.



Notes:


[1]http://www.telerama.fr/idees/polemique-autour-d-un-essai-sur-les-racines-de-l-europe,28265.php .La citation se retrouve dans Rémi Brague Au moyen du Moyen âge Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam Les Editions de la Transparence p.254


[2]Sylvain Gougenheim Aristote au Mont Saint Michel Seuil, p.167


[3]Bernard Lewis Comment l'islam a découvert l'Europe Gallimard p.295

Autre citation de Lewis" Les musulmans avaient une perception bien différente de la terre et ses peuples. Jusqu'au XIX siècle, leurs auteurs d'ouvrages historiques et géographiques n'ont aucune idée des noms que les Européens donnaient aux continents. L'Asie leur est inconnue, l'Europe, aux contours très vagues et appelée Urûfa, n'est mentionnée qu'en passant, tandis que l'Afrique, arabisée en Ifrîkiya, désigne simplement le Maghreb Oriental, formé par la Tunisie les régions attenantes " in Comment l'islam a découvert l'Europe, Gallimard p.53

mercredi 14 mai 2008

L'affaire Gougenheim [4] : défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien


Mr Passouline sur son blog Le monde des livres affirme que l'on reproche à Mr Gougenheim ” De postuler que par principe la pensée arabo-musulmane était incapable de rationaliser tant elle était bloquée par la Parole révélée du Coran.”[1]






Or, Mr Gouguenheim écrit simplement […]Je ne peux suivre Alain de Libera qui crédite l’Islam d’avoir effectué ” la première confrontation de l’hellenisme avec le monothéisme”-oubliant les Pères Grecs !- et estime que c’est à l’Islam que l’occident doit la raison et la rationalité :”La raison, improprement dite”occidentale”, telle la lumière, vient aussi de l’Orient” Si l’exercice de la raison est universel, la pratique du raisonnement démonstratif est née en Grèce.


Plus loin, il apporte une précision sur la place de la raison dans le mouvement mu'tazilites.

[..] On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incrée par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens “thomistes” avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran”




Notes :




[2]Sylvain Gougenheim, Aristote au Mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne Seuil p.140


[3]Ibid. p.156

mardi 13 mai 2008

L'affaire Gougenheim [3] : défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien


Mr Passouline sur son blog Le monde des livres affirme qu’on reproche à Mr Gouguenheim ” De dévaluer la production savante des arabo-musulmans, en mathématiques et en astronomie notamment, entre le IX et le XIIIème siècle”[1]. De même, Thierry Leclerc affirme dans article de Télérama que Sylvain Gougenheim "considère que la civilisation islamique se serait avérée quasiment incapable d’assimiler l’héritage grec."[2]


Or, Mr Gougenheim ne dévalue aucunement la production savante des arabo-musulmans[on notera encore une fois le raccourci induit par cette expression] et n'affirme pas que la civilisation islamique a été incapable d'assimiler l'héritage grec, il apporte simplement une nuance à la doxa. Ainsi, il écrit :” Non que le monde islamique soit resté passif face au savoir grec. Il le soumit à un filtre, l’orienta dans un sens religieux, le reprit, voire le prolongea dans certains aspects comme en mathématiques ou en médecine.”[3]



[1]http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/27/laffaire-aristote-chronique-dun-scandale-annonce/
[2]http://www.telerama.fr/idees/polemique-autour-d-un-essai-sur-les-racines-de-l-europe,28265.php
[3]Sylvain Gougenheim, Aristote au Mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne Seuil p.183

lundi 12 mai 2008

L'affaire Gougenheim[2] : défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien




Dans l'article intitulé Une démonstration suspecte publié dans Le Monde Mr Gabriel Martinez-Gros, Professeur d'histoire médiévale à l'université Paris-VIII et de Mr Julien Loiseau, Maître de conférences en histoire médiévale à l'université Montpellier-III écrivent« Dans sa révision de l'histoire intellectuelle de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim passe pratiquement sous silence le rôle joué par la péninsule Ibérique, où on a traduit de l'arabe au latin les principaux textes mathématiques, astronomiques et astrologiques dont la réception allait préparer en Europe la révolution scientifique moderne ».






Or, Sylvain gougenheim ne passe pas sous silence l'apport des traductions de la péninsule Ibérique reconquise. Il mentionne simplement d'autres courants de traductions contemporain de celui-ci. Ainsi il affirme que :




Pendant près de deux siècles, ses compatriotes vinrent recueillir des manuscrits grecs ou arabes et les rapportèrent en Italie[…]Ils jouèrent un rôle aussi important que Tolède ou Palerme et viennent s’ajouter à la liste des centres de renaissance culturelle de l’Europe du début du XII siècles " [1]








Plus loin, il affirme que “celles-là mêmes[en parlant de certains ouvrages d'Aristote traduit au Mont Saint Michel] dont on pensait que l’Occident ne les avait connues que grâce aux versions transcrites à Tolède.”[2]








Notes:


[1]Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne Seuil, L’Univers historique, 2008 p.105




[2 ]Ibid p.117

vendredi 9 mai 2008

L'affaire Gougenheim [1] : défense contre les chefs d'inculpation d'un procès stalinien


Ouverture d'une série spéciale sur l'affaire Gougenheim(pour un bon résumé de l'affaire voir les excellents articles du spitz japonais ). Il s'agira de démontrer que nous assistons à un cas d'école de l'islamiquement correct [pour un récapitulatif extreme- centre ]. La première série d'article sur l'affaire démontrera à partir des extraits du livre de Sylvain Gougenheim les fausses accusations proférés à l'encontre de son travail. La deuxième série d'article consistera à exhumer [à partir de documents papier et lien internet] le background idéologique et institutionnel de cette étrange mobilisation "juridico-médiatique" autour de cet ouvrage.



L'une des techniques favorites de nos nouveaux muhtasib va consister à discréditer la victime en sous-entendant que son livre est une escroquerie intellectuelle qui consiste à s'approprier les découvertes historiques des autres.



Ainsi , dans son appel intitulé' Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles, ou comment refaire aujourd’hui l’histoire des savoirs ' le collectif d'historien (-ne)s affirme"




"Il suffira, pour donner une idée de cet ouvrage, de mentionner qu’à en croire Le Monde son auteur, spécialiste des chevaliers teutoniques, pense réécrire l’histoire culturelle médiévale en s’appuyant sur la « découverte » de Jacques de Venise et de ses traductions d’Aristote[...]L. Minio-Paluello, le premier, a attiré l’attention du monde savant sur l’importance du rôle de Jacques de Venise*" et de citer deux ouvrages en guise de références.(voir la fin de l'article)




Or, Sylvain Gougenheim ne dit pas autre choses lorsqu’il écrit «Jacques de Venise est le chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin. L’homme mériterait de figuer en lettres capitales dans les manuels d’histoire culturelle Si les philosophes ont reconnu son importance, grâce aux travaux de L. Minio-Paluello, les historiens ne lui consacrent guère d’attention. Or, grâce à son labeur, les plus grandes figures du monde occidental ont eu accès aux textes d’Aristote, par le biais de traductions élaborées directement à partir du texte grec, en un temps où l’on n’avait pas encore entamé à Tolède les traductions à partir des versions arabes » [1]


Non seulement les deux ouvrages cités par nos pétitionnaires se trouvent dans la bibliographie de l'ouvrage mais Mr Gougenheim fait mention de 3 autres articles de L. Minio-Paluello[2]



D'autre part, l'objectif de son livre est de rappeler qu' "En somme l'histoire du développement culturel de l'Europe médiévale, et en particulier de sa réappropriation du savoir grec, histoire dense et complexe, n'obéit pas au schéma trop simple et trop linéaire qui tend de nos jours à s'imposer. C'est donc à une tentative de rééquilibrage scientifique d'une vision unilatérale et orientée que je me suis attelé, en voulant donner à un public aussi large que possible, en dépit de leurs aspects techniques ou érudits, des éléments d'informations et de comparaison issus des travaux de spécialistes, souvent peu médiatisés. Mon intention n'est pas polémique, sauf à considérer comme tel le souci de réfuter des discours faux"[3]




[1] Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne Seuil, L’Univers historique, 2008 p.106-107

[2]Ibid. p.273

[3]Ibid. p.10

jeudi 24 avril 2008

Logique interne de l'Empire ottoman




Malgré tout son faste et son apparat, l'Empire des sultans ottomans resta, sur un point important, toujours fidèle aux buts des expéditions de brigands déguenillés qui avaient été son point de départ : il était organisé pour le pillage et il subsistait par le pillage. La transformation de Constantinople en une grande métropole fut soutenue par des ressources que seul le pillage au-delà des frontières permit d'obtenir. Devenu maintenant une nécessité, il requérait de vastes armées. Le recrutement pour celles-ci ne pouvait s'effectuer que de deux manières. En premier lieu il était possible de distribuer des fiefs pour récompenser les soldats ; mais l'expropriation des musulmans étant interdite par la Loi Sacrée, il fallait repousser les frontières si l'on voulait disposer de quantités suffisantes de terres, donc, piller davantage. En second lieu, il était possible d'assembler une armée constituée d'esclaves; mais ces esclaves mêmes étaient des trophées que l'on ne pouvait remporter qu'en pillant plus encore. La loyauté et l'enthousiasme de ces deux éléments de l'armée dépendaient de perspectives de pillage toujours renouvelées, et aussi de la présence et de l'obéissance d'une administration serve: et là encore, les raids constituaient la seule solution.


Il s'agissait d'un circuit fermé où tout dépendait d'une réserve inépuisable d'esclaves, de butin et de terres. Compte tenu des techniques relativement grossières et rudimentaires dont disposaient les Ottomans dans les domaines des armées, des transports, des communications et de l'administration, et qui devaient imposer au fonctionnement du système leurs propres limitations, celui-ci ne pouvait se perpétuer. Pourtant, l'abandon de cette politique de pillages était impensable ; un retrait en deçà de frontières stables eût inévitablement entraîné la désintégration de l'autorité centrale, celle-ci étant incapable de conserver le contrôle des instruments de guerre et de conquêtes qu'elle avait elle-même créés. Les possesseurs de fiefs eussent mis à profit les intervalles prolongés de paix pour s'implanter avec leurs familles dans leurs domaines; en même temps, les esclaves des armées eussent transféré leur allégeance à un autre sultan plus disposé à satisfaire leurs appétits et à reprendre cette succession interrompue de conquêtes et de razzias aux frontières. Même un sultan de la grandeur de Soliman dut prendre brutalement conscience de cette éventualité; en 1525, trois années sans guerroyer avaient fait naître des troubles graves chez les janissaires de Constantinople.


Paul Coles, La lutte contre les Turcs Flammarion,1969 pp.68-70

mercredi 23 avril 2008

Modalités techniques du Jihad selon Nawawi(droit chaéfite)(1)

La loi défend de tuer dans la guerre contre les infidèles; des mineurs, des aliénés, des femmes et des hermaphrodites ne s'inclinant point vers le sexe masculin ; mais on peut tuer légalement; des moines, des mercenaires que les infidèles ont pris dans leur service, des vieillards, et des personnes faibles, aveugles ou maladifs, lors même qu'ils n'auraient ni pris au combat, ni donné des renseignements à l'ennemi. Quand on ne les tue pas dans la guerre, il faut en tous cas les réduire à l'esclavage. Les femmes des infidèles doivent aussi être réduites à l'esclavage, et les biens des infidèles doivent être confisqués. Il est licite d'assièger les infidèles dans leurs villes et dans leurs forteresses, d'employer contre eux l'inondation, l'incendie ou les machines de guerre, et de les attaquer la nuit à l'improviste, le tout sans avoir d'égard à la présence parmi eux de quelque prisonnier ou marchand musulman pour lequel ces moyens de destruction en masse sont également dangereux. C'est la doctrine de notre rite. En vertu du même principe on peut même tirer sur les femmes et les enfants, lorsque les infidèles continuent le combat en se cachant derrière eux ; mais on doit s'abstenir d'un tel procédé, si les infidèles se cachent derrière eux dans le but unique d'avoir la vie sauve, et que la nature des opérations militaires n'exige pas impérieusement de recourir à ces moyens extrêmes. Il faut suivre encore les mêmes principes dans le cas où les infidèles se cachent derrière des Musulmans[..]Il est licite de détruire les habitations et les plantations des infidèles, tant pour cause de nécessité militaire que parce que cette mesure procure une victoire plus facile : il est même bon de recourir à cette mesure dans tous les cas où l'on ne s'attend pas à ce que les habitations ou les plantations deviendront un jour notre propriété. Or, quand on s'attend à cette éventualité, il est préférable de ne pas procéder à la destruction."


An-Nawawi, Minhâdj At-Tâlibîn,III tr.de l'arabe avec annot.par L. W. C. van den Berg, 3 vol., Batavia, Imprimerie du gouvernement, 1882-1883 pp.261-264






lundi 21 avril 2008

L'invention de l'anesthésie par le wikipédia islamiquement correct


Dans l'article wikipédia sciences et techniques islamiques , déjà corrigé pour ses erreurs répétés sur l'invention de l'hôpital et de la voile latine, on peut lire encore une ineptie. Ainsi, l'article affirme[..] on pratique pour la première fois les méthodes d'anesthésie (une éponge saturée d’opium, de mandragore et d’autres substances soporifiques) . Or, une nouvelle fois, cette technique a été utilisée des siècles avant l'apparition de l'Islam.





En effet, l'anesthésie appartenait aux rites du culte d'Asclepios[1]. Dans l'empire romain, plusieurs auteurs signalent cette pratique. Selon le site de l'histoire de l'anesthésie et de la réanimation :Pline l'Ancien (23-79 av JC), dans son "Histoire Naturelle", précise que 1 cyathe = 0,45 l de vin de mandragore, entraîne une action soporifique, et engourdie la sensibilité, et la recommande avant les ponctions et incisions[2].Dans sa petite histoire de la médecine, le docteur Régis Bertet nous rappelle que"Celse compatissant recourait à l'anesthésie en faisant ingurgiter à l'opéré des pilules faites d'un mélange opium, jusquiame et de mandragore, judicieux amalgame de morphine, atropine et scopolamine."[3]


Notes :

[1]coll.The History of Anesthesia Elsevier Health Sciences, 2002 p.16

[2] http://www.char-fr.net/docs/textes/mandragore.html et The History of Anesthesia op.cit pp.46-47 Dioscorides (41-68 av JC) utilise une éponge chargée d'anesthésiant naturelle, Aréthée de Cappadoce,Galien, Apulée, Jean Damascène, Oribase font mention de cette pratique ou l'utilisent.

[3] L'Harmattan p. 31


voir aussi l'article du site histoire de l'anesthésie et de la réanimation
http://www.char-fr.net/SITE/Methodes-d-analgesie-decrites-par.html ou le petite synthèse de la société française des infirmier(e)s anesthésistehttp://sofia.medicalistes.org/spip/spip.php?article49



jeudi 17 avril 2008

La dette d'al-Andalus vis-à-vis de l'Espagne wisigothique (3)


Aujourd'hui, il est de bon ton de célébrer la médecine d'Al-Andalus. Or, cette dernière ne s'est pas créée ex nihilo. Bien avant de s'approprier, au X siècle, les techniques médicales développées en Orient, les médecins d'Al-Andalus s'appuyèrent aussi sur l'important corpus médical "légué"par l'Espagne Wisigothique. Dans son ouvrage les chrétiens dans la médecine arabe, Raymond Le Coz dresse un inventaire des traités médicaux existant dans la péninsule ibérique avant l'invasion islamique.




Les mozarabes [ dérivé de l'arabe musta 'rib, signifie arabisé. Ce mot désigne les dhimmis chrétiens qui ont vécu pendant plusieurs siècles en Espagne sous domination musulmane. S'ils s'exprimaient en arabe dans la vie courante, le latin était resté leur langue liturgique et religieuse]avaient, en fait, à leur disposition bon nombre d'ouvrages de l'Antiquité, qui avaient été traduits en Afrique du Nord avant de passer rapidement dans la péninsule[1], ainsi que des compilations médicales anonymes rédigées, elles, directement en latin aux V° et VI° siècles. Le passage des Etymologies d'Isidore de Séville consacré aux livres médicaux cite les Aphorismes et le Pronostic, deux ouvrages d'Hippocrate[2], ainsi que d'un certain Dynamidia où l'on parle des drogues végétales et un Botanicum herbarium qui donne la description de plantes en spécifiant leur valeur thérapeutique[3]. Dans un autre chapitre de son encyclopédie Isidore parle « des médecins et de ceux qui ont écrit sur la nature de l'homme, spécialement Galien dans un livre qui s'appelle Persie »[4]. Le titre a été malheureusement trop déformé pour pouvoir identifier le traité auquel il est fait allusion et qui devait être en la possession de l'auteur, parmi plusieurs autres écrits du même genre. En effet, pour rédiger le livre IV des Etymologies, l'évêque de Séville s'est inspiré principalement de deux auteurs nord africains, Caelius Aurelianus et Cassius Félix, qu'il se contente, le plus souvent, de recopier intégralement.

Caelius Aurelianus, auteur originaire de Sicca en Afrique du Nord, qui a vécu probablement au V° siècle, est le traducteur latin du traité de gynécologie (Gynaecia) de Soranus et il appartient comme lui à l'école méthodiste. Isidore s'est inspiré de ses Maladies aiguës et de ses Maladies chroniques, car Caelius Aurelianus, pour présenter chaque maladie, commence toujours par en donner l'étymologie. Quant à Cassius Felix, originaire de Constantine, il a rédigé une compilation des enseignements de l'école dogmatique à laquelle il appartenait, intitulée : Livre de médecine qui traduit les auteurs grecs de l'école dogmatique
[5]. Lui aussi commence chaque chapitre par une définition accompagnée le plus souvent d'une information étymologique. Enfin, tout laisse à penser que l'ouvrage composite du carthaginois Théodore Priscien, intitulé Euporista, rédigé en grec à la fin du IV° ou au début du V° siècle, mais traduit immédiatement en latin, se trouvait également dans la bibliothèque du savant évêque sévillan. Son livre est divisé en trois parties, le premier passage s'inspirant du Péri euporistôn, un ouvrage perdu de Galien. Ensuite, pour ce qui est des définitions, des diagnoses et de la sémiologie, Théodore Priscien suit les principes de l'école méthodiste, tandis que la troisième partie consacrée à la gynécologie reproduit fidèlement l'ouvrage de Soranos qu'il avait personnellement traduit.

Une autre information concernant les ouvrages disponibles dans les bibliothèques monastiques ou épiscopales du haut moyen âge nous est fournie par Cassiodore
[6] qui conseille aux moines médecins dans ses Instructions concernant la lecture des livres sacrés et profanes, au cas où ils ne connaîtraient pas le grec, d'avoir recours aux oeuvres qui ont été traduites: « Tout d'abord Le livre des herbes de Dioscoride qui a admirablement traité et décrit les herbes des champs. Après cela lisez les ouvrages d'Hippocrate et de Galien qui ont été traduits, en particulier la Thérapeutique de Galien destinée au philosophe Glaucon, ainsi qu'un certain ouvrage anonyme qui est une compilation de différents auteurs. Ensuite La médecine (De medicina) d'Aurelius Caelius et Les herbes et les soins d'Hippocrate (Hippocratis de herbis et curis) ainsi que divers autres livres concernant l'art de soigner que j'ai conservés pour vous dans un coin de la bibliothèque »[7].

La Materia medica de Dioscoride avait été traduite en Afrique du Nord d'où elle avait pénétré rapidement en Espagne. On en trouve de nombreuses traces dans le chapitre des Etymologies consacré aux plantes
[8]. Mais, en fait, l'ouvrage le plus fréquemment utilisé s'appelait Le livre de Dioscoride des herbes femelles (Liber Dioscoris de herbis feminis). Il s'agissait d'une courte compilation de Dioscoride et de divers autres auteurs, décrivant 71 herbes médicinales et leurs vertus thérapeutiques. Ce que Cassiodore appelle Les herbes et les soins d'Hippocrate fait sans doute référence au Dynamidia Hippocratis dont parlait Isidore de Séville et qui est basé sur le Livre de la diète (De diaeta), livre II, de cet auteur de l'Antiquité. Quant à La médecine d'Aurelius Caelius, il s'agit probablement des livres intitulés Maladies aiguës et Maladies chroniques de Caelius Aurelianus dont nous avons parlé précédemment. Enfin, terminons cette revue des livres médicaux traduits ou rédigés en latin, dont pouvaient éventuellement disposer les mozarabes au début de l'histoire de al-Andalus, en indiquant que le Botanicum herbarium signalé par Isidore de Séville n'est autre, selon toute vraisemblance, que l'herbier du Pseudo-Apulée, ouvrage illustré, d'origine grecque, qui décrivait 131 plantes en précisant leur usage médical ainsi que la façon de les utiliser.

Nous avons donc là toute une panoplie de livres à la fois savants et pratiques, traitant aussi bien de médecine proprement dite que de pharmacopée.




extrait de Raymond Le Coz, Les chrétiens dans la médecine arabe L'Harmattan 2006 pp. 147-150


Notes :
[1] « Cette survie, relativement prolongée, du classicisme africain n'est pas sans importance pour l'histoire de la culture en Occident: du V° au VII° siècle, l'Afrique a pu et a, de fait, exporté des lettrés, et avec eux de bien précieux manuscrits, dans la Gaule du Sud et plus encore en Espagne ou en Italie méridionale, et par là contribué à préparer les réserves sur lesquelles devait plus tard s'alimenter 1'humanisme médiéval ». P.-I. Marrou, Histoire de l'éducation dans l'antiquité, Paris, 1948, 6° éd., p. 455.
[2] Du même Hippocrate avaient également été traduits : Air, eaux et lieux, le De septimanis et des fragments de La nature de l'homme. H.E. Sigerist, « The Latin Medical Literature of the Early Middle Ages », Journal of History of Medicine and Allied Science, vo1.13, 1958, pp. 133-134.
[3] Etymologies, X, 1-4.
[4] Etymologies, XX, 2, 37.
[5] De medicina ex graecis logicae sectae auctoribus liber translatus. Cet ouvrage s'inspire beaucoup de la Thérapeutique à Glaucon de Galien et d'un livre pseudo-galénique qui porte le titre de Euporistôn.
[6] Cassiodore (environ 485-580), érudit et historien, s'était lancé dans la politique jusqu'à devenir le premier ministre (magister officiorum) du roi Ostrogoth Théodoric à Ravenne. Après la victoire des Byzantins, Cassiodore avait abandonné la politique pour fonder le monastère de Vivarium sur ses terres de Calabre. Lorsqu'il il était au pouvoir, il avait pensé fonder à Rome une université chrétienne identique à celle des nestoriens de Nisibe, qu'il avait eu le loisir d'admirer lors d'un voyage au Proche-Orient. Dans ce but, il avait commencé à accumuler les livres qu'il estimait utiles. Le projet n'ayant pas abouti, Cassiodore avait récupéré tous ces ouvrages pour ses moines et c'est à leur intention qu'il avait écrit ses Institutiones, sorte de guide des études.
[7] Institutiones divinarum et saecularium lectionum, 1, 31.
[8] Etymologiae, XVII.
Voir aussi l'héritage wisigothique sur les sciences ou sur les bâtiments

La dette de la civilisation islamique : la diffusion du savoir(1)


Le processus de traduction et d'assimilation des textes grecs dans la large zone géographique regroupant l'Egypte, le Croissant Fertile, le Levant et la Perse a débuté des siècles avant la conquête islamique. Dans un premier temps, les textes grecs sont traduits en syriaque et sont principalement l'oeuvre de chrétiens nestoriens. Les caractéristiques de cette première vague de traduction va considérablement marqué le mouvement de traduction gréco-arabe ultérieur. Dominique Urvoy nous décrit quelques aspects de ce phénomène en prenant comme départ l'activité d'un des centres culturels de l'Empire byzantin.






Dès le V siècle apr. J-C, dans la ville d’Edesse(en haute Mésopotamie) qui avait une école philosophique et théologique, on a commencé à adapter les ouvrages grecs dans la langue syriaque, à la fois forme particulière de l’araméen qui était depuis longtemps la lingua franca du Moyen Orient et langue liturgiques de plusieurs Eglises. Les premiers texte traduits furent certaines livres de l’Organon ; L’Isagoge que Porphyre avait ajouté aux livres d’Aristote et, de ce dernier, le Traité de l’interprétation et les Premiers Analytiques ; étaient donc donnée une « introduction » aux catégories, c’est-à-dire aux termes du langage, une étude du jugement et de la proposition et une description du raisonnement formel ou « syllogisme ».
Au début du siècle suivant, l’entreprise est continuée en Mésopotamie du Sud par le médecin jacobite Sergius de Re^s’aynâ(m.536 apr. J-C). Il retraduit l’Isagoge et donne en entier les Catégories. Il transcrit également plusieurs traités attribués à Aristote, sur le Monde et l’Âme, des écrits du Pseudo-Denys ainsi qu’un grand nombre de textes de Galien et d’Hippocrate et une compilation de traités d’agriculture appelée Les Géoponiques.
Formé à Alexandrie et bon connaisseur de l’œuvre d’Origène, il a rédigé deux traités d’introduction à la philosophie d’Aristote, inspiré par les traducteurs de l’école d’Ammonius. Selon son propre témoignage, il procédait avec un aide, lui-même traduisant oralement le texte du plus près possible, et son collaborateur, un religieux lettré, polissant une belle expression syriaque. Il insiste à la fois sur l’ascétisme spirituel que nécessite cette étude et su’ l’orientation « dogmatique » de celle-ci :


L’origine et le commencement et le principe de tout savoir fut Aristote, non
seulement pour Galien et tout les autres médecins comme lui, mais aussi pour
tous les auteurs appelés philosophes qui vinrent après lui. Jusqu’à l’époque, en
effet, où cet homme vint au monde, toutes les parties de la philosophie et du
savoir tout entier étaient éparpillées, à la manière des drogues simples, et
disposées sans aucun ordre ni science chez tous les auteurs. Celui-là
seul[Aristote], à la manière d’un savant médecin, réunit toutes les parties qui
étaient dispersées et il les assembla avec art et avec science, et il prépara à
partir d’elles le remède parfait de son enseignement, qui extirpe et ôte de ceux
qui s’appliquent à ses écrits avec sérieux les maladies graves et les infirmités
de l’ignorance.


Dès ce texte, on voit apparaître la désignation d’Aristote comme le « Premier Maître »(al-mu’allim al-awwal)et de la philosophie comme somme de connaissance et non comme problématique, deux traits qui caractériseront la Falsafa, ou philosophie arabe d’inspiration grecque. Mais Sergius est également l’héritier de la tradition néoplatonicienne. Cela se sent en particulier dans son commentaire des Catégories où il suit un ordre différent de celui du traité d’Aristote, donnant un texte qui « paraît se situer à mi-chemin de deux types littéraires philosophiques, celui du commentaire suivi exégétique et celui de la scholie sur un point de controverse ». De la même façon, la Falsafa connaîtra plusieurs registres du commentaire.
L’œuvre de Sergius est prolongée par celle du métropolite jacobite de Takrit Ahdemmeh(m.575 apr. J.-C.) qui rédige un ouvrage sur les définitions de tous les sujets de la logique. Mais c’est surtout au siècle suivant, soit de façon contemporaine avec l’apparition de l’islam, qu’a lieu la grande floraison des traductions syriaque. Le centre en est le monastère jacobite de Qennešra, près de Hãrran.
On y retraduit l’Isagoge et on y donne des gloses sur le Traité de l’interprétation, les Premiers Analytiques et la Rhétorique(qui est alors incluses dans l’Organon). Dans le prolongement, Jacques d’Edesse (m.708 apr.J.-C) écrit un Enchridion des termes techniques de la philosophie et Georges(m.724 apr. J.-C), évêque des Arabes de la Djézireh, retraduit les trois premiers livres de l’Organon. Les Nestoriens pour leur part, commencent à intervenir avec un ouvrage sur les définitions et les définitions de la logique et un commentaire des Premiers Analytiques. L’intégration des populations syriaques dans l’Empire musulman fournit donc un point de départ épistémologiques : traités de logique et ouvrages médicaux –on s’intéresse peu alors aux mathématiques et à l’astronomie. A partir de la fin du VIII siècle apr. J.-C, soit le second de l’Hégire, l’arabe, après avoir reçu une impulsion décisive sous le califat de ‘Abd al-Malik(m86 /706) et être devenu progressivement la langue de culture de tout l’Empire, devient l’aboutissement logique des traductions. On continue à traduire du grec au syriaque, mais on passe aussi du grec à l’arabe et des traductions déjà existantes en syriaque et à l’arabe, cela surtout à partir du IV/X siècle, moment où les savants syriaques ne connaissent plus le grec, qui n’est plus pratiqué que par les Melkites. Sur les soixante et un traducteurs vers l’arabe qui nous sont mentionnés par les bibliographes anciens, quarante-huit sont syriaques et onze sont melkites. Les Chrétiens tiennent donc la quasi-totalité de la place puisque seuls un Sabéen et un Persan s’y ajoutent. Et parmi les Chrétiens, les Nestoriens vont supplanter les Jacobites : si ceux-ci avaient nettement dominé le mouvement avant l’islam, par la suite ils ne sont plus que neuf pour le passage à l’arabe contre trente-huit Nestoriens, à qui il faut ajouter un Maronite
.


Dominique Urvoy, Histoire de la pensée arabe et islamique Seuil 2006 pp.151-153

mercredi 16 avril 2008

la dette de la civilisation islamique : pratique du gouvernement





[..]La pratique des empires perses et romains, auxquels appartenaient la plupart des provinces et du personnel administratif du nouvel empire islamique, constribua ainsi à modeler le processus et les principes de gouvernement de l'Islam même. La traduction en arabe, à partir du VIII siècle, de manuels persans sur l'art de gouverner et sur l'étiquette de cour et de traités grecs de philosophie politique a doté le discours islamique en ces matières d'une sophistication nouvelle. La langue politique arabe, si riche et si flexible, s'est encore enrichie de mots d'emprunts et, plus encore, de terme traduits du persan, du grec et même du latin. Certains d'entre eux remontent même aux premiers temps. Même dans le Coran, La Mecque est qualifiée de Umm al-Qura, traduction littérale du grec metropolis. La route droite al-Sirat al-Mustaqim, que les musulmans sont tenus de suivre, est la route romaine droite, et sîrat n'est autre le latin strata, d'où dérive aussi l'anglais street[rue] .



Une familiarité plus étroite avec la pratique romaine et byzantine dans les provinces conquises a apporté beaucoup d'autres termes de ce genre. Certains se reconnaissent aisément, tels que shurta, la cohorte chargée de la police. D'autres revêtent un masque arabo-islamique, tels que le muhtasib, sorte d'inspecteur des moeurs et des marchés, qui a hérité des fonctions de l'agoranomos byzantin. Le mot arabe diwan, qui désigne les bureaux administratifs où travaillent les serviteurs de l'Etat, dérive évidemment d'un antécédent persan. Le chef des diwan, le wazir, portait un titre étymologiquement arabe, mais qui doit en grande partie son développement au précédent impérial iranien.



Au XI siècle, l'arabe avait absorbé ces emprunts culturels aux anciens empires et les avait fondus dans une culture politique nouvelle, vigoureuse typiquement islamique.






Bernard Lewis, Islam,Le langage politique de l'islam Gallimard 2005 pp.681-685

mardi 15 avril 2008

La dette de la civilisation islamique : les origines syriaques de l'écriture arabe


D'après l'agence de voyage irantravel, "L'écriture coufique est un signe divin parmi les signes divins et un miracle parmi les miracles, et les corans écrits par -Sa Sainteté- le roi des croyants, I'imam Ali, étaient des modèles de belle écriture, de sobriété de composition parfaite et d'équilibre magistral entre les mots"

L'écriture arabe serait donc un miracle issue du Coran. Qu'en est-il réellement ?

Alfred Louis de Prémare établit un état des lieux des recherches scientifiques sur ce sujet.



Le dernier-né des modes d’écritures utilisés par les Arabes pour leur langue est celui que nous connaissons aujourd’hui, la graphie arabe proprement dite. Celle-ci s’était déjà diffusée avant le 7 siècle. Dans le domaine épigraphique, la plus ancienne attestation que nous en avons est peut-être du début ou du milieu du 4 siècle de notre ère, dans le Sud de la Jordanie actuelle. C’est ensuite tout au long du 6 siècle qu’elle apparaît plusieurs fois dans des inscriptions, au Nord de la Jordanie et Syrie actuelles. Elle se manifeste enfin de façon plus usuelle à partir du 7 siècle, avant, durant et après l’expansion arabe des conquêtes.[...][1]

I inscriptions découvertes par l'archéologie.
Les inscriptions arabes du 6 siècle mériteraient le qualificatif de « syro-arabes », à la place de celui de « coufiques » par lequel elles ont été parfois qualifiées bien que la ville de Kûfa n’existât pas encore. Elles nous renseignent, en effet, sur l’aire géographique où l’écriture arabe était pratiquée et sur ses utilisateurs : des Arabes de Jordanie et de la Syrie ghassanides, principalement chrétiens[2]. De plus, nous y constatons, au fil du temps, une influence de plus en plus accusée de la graphie syriaque. Le modèle syriaque de l’écriture arabe est bien illustré par les inscriptions christo-palestiniennes en mosaïque du 6 siècle. Ces dernières annoncent quant à leur forme graphique ce que seront un siècle plus tard, mais en arabe, les inscriptions islamiques du Dôme du Rocher à Jérusalem.[..][3]

II L'origine de la langue arabe selon la tradition littéraires
Des traditions littéraires persistantes situent l’origine de l’écriture arabe à Anbâr, sur la rive gauche du moyen Euphrate, d’où elle serait passée à Hîra, sur la rive droite[4]. C’est à partir de Hîra qu’elle serait diffusée, profitant des multiples liens de la capitale lakhmide avec les autres régions du domaine arabe. Nous en avons l’écho, en effet jusqu’au Hedjâz, dans les générations qui précédèrent immédiatement ou qui furent contemporaines des débuts de l’islam, et principalement par les circuits commerciaux. De fait, l’écriture arabe telles qu’elle s’est finalement épanouie doit sa configuration au syriaque. Anbâr étant un des lieux d’implantation du christianisme d’expression sémitique en langue syriaque.[5]



Notes :

[1]Alfred-Louis de Prémare, Les fondations de l'islam, Seuil, 2002 p.232


[2]Inscription du temple nabatéen de Ramm(à 50 km à l'est du port d'Aqaba en Jordanie), inscription religieuse datée du 6 siècle demandant pardon pour le scribe fils de Ubayda du site d'Umm al-Jimâl(en Jordanie à 90 km au sud de Damas), inscription datée du 24 septembre 512 des pèlerins arabes de saint Serge à Zabad( 40 km au sud-est d'Alep), inscription datée entre mars 528 et mars 529 du soldat Ibrâhîm fils de Mughîra à Usays( à 105 km au sud-est de Damas), inscription datée de 568 ap. J-C d'un chef de tribut dévot de saint Jean-Baptiste à Harrân(Syrie à 80 km au sud de Damas)


[3] Alfred-Louis de Prémare, Les fondations de l'islam, op.cit.p.241


[4]Il s'agit de ibn Khallikân et de Balâdhurî.Ci-dessous extraits de leurs affirmations.


Ibn al-Kalbî ainsi qu’al-Haytham Ibn Adi rapportent que celui qui amena cette écriture de Hira au Hedjâz fut Harb, le fils d’Umayya ibn Abd-Shams b. Abd-Manâf al-Qurashî al-Umawî. Il était allé à Hîra et en avait ramené cette écriture à La Mecque. Ils ajoutent : On interrogea Abû-Sufyân, fils de Harb : « De qui ton père tenait-il cette écriture ? »Il répondit : « De Aslam Ibn Sidra et, dit-il, j’ai demandé à Aslam : De qui tiens-tu cette écriture ?-De celui qui l’a créée, m’a-t-il dit, Murâmir Ibn Murra .» L’apparition de cette écriture eut donc lieu peu avant l’islam.

Ibn Khallikân, Wafayat, III ,344 trad. A.-L de Prémare cité in Les fondations de l’islam p.443

[..]"Trois hommes des Tayyi'de Baqqa-il s'agissait de Murâmir Ibn Murra, d'Aslam Ibn Sidra et de Amir ibn Jadara-s'accordèrent pour instituer l'écriture en prenant l'alphabet syriaque pour modèle de l'alphabet arabe. Ce fut de ces hommes que des gens d'Al-Anbâr l'apprirent, puis les habitants d'Al-Hîra l'apprirent des gens d'Al-Anbâr."[..]
Balâdhuri, Futûh,p.659-661 trad. A.-L de Prémare cité in Les fondations de l’islam p.442
-

[5]Alfred-Louis de Prémare, Les fondations de l'islam, op.cit.p.243


Voir aussi l'exposé de la BNF http://expositions.bnf.fr/livrarab/arret_sur/ecritures/origines.htm On remarquera que la BNF ne peut s'empêcher de reprendre- sans aucune distance critique et sans aucune mention aux travaux scientifiques sur ce sujet- tel quel la tradition islamique. Exemple : "Révélée oralement au Prophète à partir de 610 et ses transcriptions rassemblées en 653 par 'Uthmân, la parole divine insuffle un formidable élan à l’écriture." voir les livres de François Deroches notamment son livre" Manuscrits Moyen-Orient Essais de Codicologie et Paléographie, BNF,1989 et Manuel de codicologie des manuscrits en écriture arabe, Bnf,2000

lundi 14 avril 2008

La place de l'agriculture dans l'islam






On doit souligner que cette conjonction des citadins et des nomades, sous l'égide des premiers, laisse au dernier plan, dans l'idéal social de la religion naissante, les activités agricoles. Le travail de la terre dans les oasis du Hedjaz était essentiellement servile par opposition à l'occupation noble par excellence qui était le commerce. Là encore l'Islam a assumé la situation qui se présentait à lui, et on a pu attirer l'attention sur la façon dont la réglementation sociale coranique a apporté des solutions à certains problèmes soulevés par la structure sociale, en pleine différenciation, des oasis. Mais tout l'enseignement du prophète reste bien imprégnés de mépris pour les travaux des champs. Dans le Coran, la croissance des récoletes n'apparait jamais comme le fruit du travail humain mais comme la simple expression de la volonté divine(par exemple XXVI, 33 à 36 ou encore LVI, 64-65-Dieu est le véritable semeur) et l'aspect anti-paysan se manifeste encore plus librement dans les hadiths. Le prophète voyant un soc de charrue, aurait dit:" Cela n'entre jamais dans la maison des fidèles sans qu'y entre en même temps l'avilissement". Des efforts ont été ultérieurement tentés pour concilier l'Islam avec la vie agricole, tel celui d'El Boukhâri, et des citations ont pu être fournis en ce sens." Chaque fois qu'un musulman plante ou arbre ou sème une graine, il aura droit à une récompense pour tout ce qu'un oiseau, un homme ou un quadrupède mangera de ce qui viendra à pousser" dit un hadith. Selon un autre, " un homme l'autorisation de cultiver et récolte des moissons plus grosses que des montagnes". D'autres hadiths montrent des compagnons du prophète occupés à des travaux agricoles. Il n'en reste pas moins que ce ne sont là que des correctifs et palliatifs. En dehors de la cité seul le nomade, malgré toutes ses imperfections, apparaît vraiment digne d'intérêt. Lui seul a droit au nom prestigieux d''arabe" a'râb, qui, utilisé aux temps pré-islamiques pour désigner les habitants des régions bédouinisées de l'Arabie au nord du Roub-al-Khâli, en y comprenant encore les sédentaires des oasis, pour les opposer aux habitants des pays sédentaires de l'Arabie du Sud, n'est déjà plus employé par Mahomet que pour désigner les Bédouins."Partout sur les lisières du désert de Syrie, lorsqu'on rencontre un homme, la première question posée, brève, est celle-ci"es-tu arabe ou fellah ? Arabe cela signifie ici"nomade, bédouin"; rien mieux que ce raccourci populaire ne révèle ce fait que le cultivateur, le paysan, sont comme relégués en dehors du monde arabe".


Xavier de Planhol, Les fondements géographiques de l'histoire de l'islam Flammarion pp.33-35

jeudi 10 avril 2008

L'invention de la voile latine par le wikipédia" 'islamiquement correct"










Addendum du 21/04/08 : Suite à mon article et à sa reprise sur le site wikipédia un mythe over blog , l'auteur du texte sciences et techniques islamiques a procédé à une modification de son "travail".Ainsi, la version du 17 avril 2008 à 9h 44 Mr Jeffdelonge corrige le L.L Lopez (version Mr Moez) en Robert Sabatino Lopez : http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Sciences_et_techniques_islamiques&diff=28721654&oldid=27443565

Il est quand même dommage de constater que non seulement le rédacteur n'a pas pris la peine de rectifier le fond de son article sur l'introduction de la voile latine mais qu'il a simplement corrigé l'erreur sur le nom de l'historien qui soutenait cette thèse en lui ajoutant sa référence bibliographique originale(pas celle qu'il a recopié sans vérifier dans Bertrand Gilles)



Selon le rédacteur de l'article Wikipédia "Sciences et techniques islamiques , "la civilisation islamique"aurait inventé la voile latine. Ainsi, il affirme que" les innovations en matière de navigation semblent limitées bien que L.LOPEZ[1] leur attribue l'invention de la voile carrée dite latine". Permettant de mieux remonter au vent, et de naviguer plus vite,véritable progrès décisif dans le domaine maritime, la voile latine est-elle véritablement une invention islamique comme le soutenait il y a plus de 50 ans Lopez et aujourd'hui les articles Wikipédia sauce "islamiquement correct"?




[...]Or de nouvelles recherches iconographiques ont conduit maintenant à rejeter ces idées. On connaissait déjà un texte de Procope (Guerre des Vandales, I,13) prouvant que dès 533 la voile carrée antique avait abandonné sa parfaite symétrie et évolué vers des formes livardes (espar diagonal qui élève, sous le vent du mât et vers l’arrière, le point supérieur d’une voile trapézoïdale) ou tiers. Mais il ne s’agissait pas encore d’une réelle voile latine.

[…]On a encore pu apporter récemment une figure indiscutable de voile latine, remontant aux années 600 à 630, dans une fresque d’un monastère égyptien représentant un bateau militaire léger. L’antériorité de celle-ci, en Méditerranée, par rapport à l’arrivée des Arabes, doit être maintenant considérée comme établie. C’est à partir de formes locales anciennes que la voilure nouvelle s’y est généralisée. Dans l’Antiquité il s’agissait tout au plus que d’un gréement réservé à de modestes embarcations, de pêche ou de cabotage de proximité, ou aux bâtiments légers de pirates, pour lesquels primait le besoin de s’adapter très vite à des vents changeants et à une navigation en tous temps et vers des abris de fortune, ce qui explique la rareté de ces représentations, tandis que la voile carrée, de rendements total supérieur, était l’instrument normal de la grande navigation régulière.
Les arabes n’ont certes pas inventé la voile latine, mais c’est bien à l’époque islamique qu’elle triomphe en Méditerranée et qu’elle y remplace la voile carrée aussi bien pour la navigation commerciale que dans les vaisseaux de combat. Il y a une corrélation évidente, dans le temps, entre sa diffusion et les conditions nouvelles de la vie maritime créées par le grand affrontement naval : affaiblissement ou disparition des grands courants commerciaux transméditerranéens provoqués par la coupure de la mer entre domaines opposées ; développement de la piraterie, mais aussi de la petite navigation côtière, exigeant souplesse et adaptation au vent. Si les routes commerciales maritimes du haut Moyen Âge restent en effet dans l’ensemble peu connues, il ne fait néanmoins pas de doute que les itinéraires « transversaux », reliant directement les rives Nord et Sud de la Méditerranée, ont considérablement régressé à cette époque. Dans l’Occident musulman la « route des îles » (par la Corse et la Sardaigne), jusque-là très active, disparaît ainsi totalement, tandis que le texte de Bakrî, écrit vers 1067, révèle un commerce maritime actif entre Maghreb et Machrek le long de la côte africaine. Des itinéraires directs, assez courts d’ailleurs, ne subsistent qu’entre l’Andalousie et l’Afrique, à travers la « Manche » méditerranéenne, les plus orientaux convergeant vers Alger. En Orient le trafic qui subsistait entre Byzance et les villes syriennes ou égyptiennes s’effectuait également pour l’essentiel le long des côtes.

[ ...] La voile latine ainsi, n’a pas été « la voile des Arabes », mais elle a bien été celle de « l’époque des Arabes », et il est probable que les marins musulmans, pirates ou caboteurs ont été des premiers à en généraliser l’emploi.[2]


Notes :
[1]Dans cette phrase, le rédacteur de l’article Wikipédia a fait une double erreur. Premièrement, il se trompe sur le nom de l'auteur. En effet, il ne s’agit pas de L. Lopez mais de Robert Sabatino Lopez. Ce dernier reprend une théorie développée par des historiens dans les années 30( notamment Brindley, Laird-Cloves, Bernelle) dans un article « Les influences orientales et l’éveil économique de l’Occident», dans Cahier d’histoire mondiale, I, p.594-622, Paris, 1954. Il s’appuie aussi sur cette théorie dans Medieval trade in the Mediterranean world, illustrative documents, Columbia university., New York, 1955.


Deuxièmement, la voile latine n'est pas une voile carrée mais une voile triangulaire dont la surface déborde beaucoup plus sur l'arrière du mât que sur l'avant et dont la bordure supérieure est tenue par un long espar appelé antenne, qui se dresse obliquement de l'avant vers l'arrière du bateau. La position normale de repos de la voile latine est dans l'axe du navire.http://www.mrugala.net/Histoire/Grand%20Siecle/Pirates/Glossaire/voiles_latine.gif
A l'inverse, la voile carrée est connu depuis la "haute"Antiquité. Elle est de forme rectangulaire, débordant des deux côtés du mât, et ayant une bordure supérieur supporté par un espar horizontal appelé vergue. La position normale de repos de la voile carrée est perpendiculaire à l'axe du navire. http://www.ambparis.um.dk/NR/rdonlyres/82A008EF-7612-4D5E-8697-259BE2D58D55/0/Sejlads07_005.jpg
L'erreur sur l'origine arabe de la voile latine est reprise dans l'article wikipédia Voile latine : « Apparue au IXe siècle, d'inspiration arabe, elle était surtout répandue en Méditerranée. » cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Voile_%28navire%29#Voile_latine

[2]Xavier de Planhol, L’Islam et la mer La mosquée et le matelot VII-XX siècle, Perrin,2000 pp.34-37. Les passages en gras sont un choix personnel.

mercredi 9 avril 2008

L'invention des thermes par "l'islamiquement correct"


Lieu de tous les fantasmes de la mode orientaliste du XIX siècle, le hammam reste encore aujourd'hui dans l'imaginaire populaire une pratique liée à l'islam. Ainsi, le site Sur la Route des Bâtisseurs affirme :"La pratique du hammam a suivi l'expansion de l'Islam, comme en témoignent les nombreux établissements de bains toujours présents en Iran, en Asie Mineure, en Afrique du Nord et en Égypte. Du VIIe au XVe siècle, on trouvait des hammams en Andalousie et le long du Danube." D'une phrase, on oublie donc la pratique pluriséculaire des thermes romains[1] ,en Asie Mineure[2], en Afrique du Nord[3], en Egypte[4], en Espagne[5] ou le long du Danube[6]. Pourtant,le hammam ne fait-il pas partie de la "dette" de la civilisation islamique à l'égard de l'Occident? Existe-t-il une différence notable entre la technique des thermes romains et celles des hammams ?




[..]La cité musulmane a multiplié l'établissement de bains, le hammam, emprunté lui aussi à l'Antiquité, sans subir aucune modification : une salle de déshabillage et de repos, une salle d'étuve, et parfois une salle de température intermédiaire. Il eut un rôle social et hygiénique de première importance dans les pays musulmans. Un médecin de Bagdad, de passage en Egypte au XII siècle, déclare :" Je n'en ai vu nulle part de mieux construits, ni de plus habilement disposés, soit pour la beauté, soit pour la technique." Le problème du combustible dans certaines régions, en Egypte par exemple, n'a réalisé aucun progrès : depuis la plus haute Antiquité, on utilise de la bouse du buffle. Ailleurs, on se servait de déchets de bois, de brousailles, de fumier. Dans les forêts de l'Atlas, on débitait du charbon de bois par le procédé des fours.[7]






Notes :




[3]les plus célèbres : Timgad(Algérie),Volubilis(Maroc), Carthage(Tunisie) Leptis Magna(Lybie)

[4]Thermes d'Alexandrie

[5]par exemple les thermes romains de Guadalmina (Marbella)

[6]par exemple : thermes de Salon(Croatie), thermes de Singidunum aujourd'hui Belgrade, Thermae Maiores de Budapest(Hongrie), thermes de Micia aujourd'hui Vetel (Roumanie), thermes de Philippopolis de Thrace aujourd'hui Plovdiv(Bulgarie).
[7]Maurice Daumas, Histoire générale des techniques, PUF, T.I p.346

mardi 8 avril 2008

La conquête de l'Inde: le point de vue de Fernand Braudel






L''islamiquement correct" alimente en permanence sa production de mythe. Véhiculé principalement dans les années 70 par des arabisants islamophiles, "le mythe du sabre de l'islam" affirme que l'islam n'a jamais utilisé la guerre pour s'étendre. Qu'importe si les chroniqueurs musulmans nous décrivent avec luxe de détails les raffinements des exactions perpétrées sous domination islamique, le site Sajidine, adepte du "mythe du sabre de l'islam"affirme sans sourciller : " Puis il existe tant de pays, les plus grands pays musulmans en fait, où nulle armée musulmane n’a mis le pied : Indonésie (200 millions de musulmans), Malaisie, Inde, Afrique noire, Asie orientale, etc. Où fut l’épée ?"


Fernand Braudel semble l'avoir trouvée pour l'Inde.
















Cette conquête, cent fois recommencée, aboutit à une vaste occupation militaire. Les musulmans, peu nombreux, installés seulement dans les villes importantes, ne règnent sur le pays qu'au prix d'une politique systématique de terreur. La cruauté est quotidienne : incendies, exécutions sommaires, condamnations à la crucifixion ou au pal, caprices sanguinaires... Les temples hindous sont détruits pour faire place aux mosquées. A l'occasion, des conversions sont imposées par la force. Enfin qu'un soulèvement se produise, la répression est immédiate, sauvage : maison incendiées, pays dévastés, hommes abattus, femmes emmenées en esclavage.




D'ordinaire, le plat pays est abandonné à l'administration des princes indigènes ou des communautés villageoises, ces autorités intermédiaires étant responsables du paiement de lourds impôts, contrepartie parfois d'une certaine autonomie : ainsi sur les terres des rajahs du Radjpoutana.




L'Inde n'a dû qu'à sa patience, à sa puissance surhumaine, à son immensité, de survivre. Comme les tributs sont écrasants, une récolte catastrophique suffit à déchaîner famines et épidémies qui enlèvent d'un seul coup des millions d'êtres. Une misère effroyable a été la constante contrepartie du luxe des vainqueurs, des splendeurs des palais et des fêtes de Delhi où les sultants ont installé leur capitale, sujet d'émerveillement pour les voyageurs musulmans comme le célèbre Ibn Batouta.




Les sultans de Delhi ont eu la chance d'échapper à peu près au choc des premières invasions mongoles de Gengis Khan et de ses successeurs immédiats, au XIII siècle. Ils ont même profité de ces tourmentes pour agrandir leurs conquêtes vers le Sud qui avait su résister jusque-là à l'installation de sultanats musulmans. Par contre, Tamerlan submergera leur territoire et poussera un raid victorieux, en 1389, jusqu'à Delhi qui sera saccagée sans pitié. Mais le vainqueur s'en retirera aussitôt avec son butin et des files de captifs, si bien que la vieille domination musulmane put se rétablir dans l'Inde, vaille que vaille, sans toutefois retrouver son ancienne splendeur.




Cent trente ans plus tard, c'est un Empire malade, en fait morcelé entre plusieurs mains, que renversera en 1526, sur le champ de bataille de Panipat, l'armée d'aventuriers que conduisait Baber, descendant de Gengis Khan.[..]Baber était musulman(du rite sunnite). La victoire des ces nouveaux venus a donc été celle de l'Islam orthodoxe, des hommes à la peau blanche, de la poudre à canon.[..]




De 1526 jusqu'à la mort d'Aureng Zeb, l'Inde musulmane a connu ainsi une nouvelle splendeur que rappelle les grandes années des sultans de Delhi, avec d'ailleurs les mêmes violences, la même coexistence forcée, les mêmes implantations, les mêmes succès.








Les mêmes violences : l'Islam règne par la crainte et établit son luxe sur la misère générale de l'Inde(pouvait-il agir autrement ?). D'un côté, de fabuleuses richesses qu'admirent les voyageurs d'Occident; de l'autre, une série de famines, de mortalités fabuleuses et ces innombrables enfants abandonnés ou vendus par leurs familles.








La même coexistence forcée, issue de liens de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le temps passe.[..]




Au vrai, le conquérant ne pouvait se passer de ses sujets hindous. D'immenses régions de l'Inde restaient semi-indépendantes, payant ou ne payant pas l'impôt. [...]




Les nécessités issues de guerres et de luttes continuelles contribuaient à limiter une autorité en principe absolue.







Fernand Braudel, Grammaires des civilisations, Flammarion,1993 pp.272-274